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"La fille du puisatier", avec Raimu et Fernandel .

 "La fille du puisatier", avec Raimu et Fernandel .

 

   

L’action du film se passe en 1939 et la date est importante car elle va entrainer des conséquences sur l’histoire (scénario) et sur les conditions du tournage . Patricia (Josette Day)  est la fille d’un puisatier, Amoretti (Raimu) de l’arrière-pays provençal. Elle tombe amoureuse de Jacques Mazel (George Grey), un jeune homme de bonne famille, venu de la ville. Elle se retrouve enceinte de Jacques, le jeune aviateur : or, celui-ci est mobilisé et ses parents refusent de reconnaître l’enfant.(la mère de Jacques ayant caché une lettre de son fils à Patricia) . 
(Un détail : ça me fait vraiment drôle d’écrire un article du site en donnant le prénom "Patricia" sous sa forme normale et j’espère donc que notre chère Patou locale ne m’en voudra pas trop d’écorcher son surnom !!).
Amoretti chasse sa fille de la maison. Peu après, Jacques Mazel est porté disparu, son avion s’étant écrasé en flammes derrière les lignes allemandes. Puis survient l’armistice... Ce film témoin est peut être le SEUL, tourné à chaud pendant l’invasion allemande de juin 1940. L’équipe de tournage se souvenait du bruit des canons, parfois, qui gênait la prise de son. Ce qui était au départ une banale histoire d’enfant naturel à la manière de Pagnol s’est retrouvé imprégné de l’actualité, bien au delà des intentions du réalisateur. Il y avait, certes, au départ, la volonté d’ouvrir les coeurs aux courageux immigrés italiens, grands travailleurs manuels. Le puisatier s’appelle Amoretti, et son plat favori, c’est la polenta. (A Tourtour, on a vu arriver les Mazzoleni, les Croci et même les Jugiqui ont préféré la lettre "Y")... L’aviateur disparu est devenu un combattant en mission de combat, alors qu’initialement, il devait partir pour une mission en Afrique. Et il y a eu, ensuite, l’inclusion du discours de Pétain du 17 Juin, appelant à cesser le combat. (Mais pas l’appel du 18 juin du général de Gaulle, le film a été sorti en salle sous l’occupation, et il ne fallait pas mécontenter l’ennemi occupant.) C’est même sous la pression allemande qu’a été supprimée l’émouvante séquence où Josette Day parle du culte qui doit être rendu à ceux qui sont morts pour leur patrie. C’était déjà trop patriotique, pour les Allemands. La séquence a été censurée jusqu’à la libération.
C’est important de savoir ces faits particuliers qui ont enclenché de nombreux revirements dans le scénario original : évidemment, quand on a vu le film on n’avait sans doute pas encore ces informations mais maintenant notre oeil critique sera encore plus exercé à la prochaine vision de ce chef-d’oeuvre.(et mine de rien, c’est amusant de chercher des choses sur Internet pour étoffer certains articles et de tomber sur de tels renseignements !).

Poursuivons (ceux qui ont ou qui prennent le temps) un peu l’analyse des à-côtés du film, c’est à dire l’étude du scénario en relation avec les faits historiques du début de la deuxième guerre mondiale .

(mais avant, ci-dessous un cliché de l’affiche du film ) :

 

En 1940, Marcel Pagnol est un artiste totalement indépendant. Il maîtrise la chaîne de fabrication d’un film de A à Z, possédant plateaux, laboratoires, salles de montage et de mixage, réseau de distribution et, cela a son importance dans l’univers amical de sa petite entreprise où l’on trouve aussi des chambres et un restaurant. Les tournages se passent en famille, cuisinier ou maçon font les acteurs, les "artistes" aident à construire les décors. (à Tourtour, n’ayons pas honte, nous avons pour Noël, quelques acteurs de l’association de la Pastorale qui sont aussi les bricoleurs de service : André, Yves et Alassanne sont là pour percer, visser, clouer et ensuite ils jouent leurs rôles dans les décors qu’ils ont montés).

Mais ces années 39-40 qui voient l’entrée en guerre de la France et sa capitulation devant l’armée allemande, marquent la fin de cette époque bénie pour Pagnol cinéaste, et La Fille du puisatier, produit donc en 1940, va subir de plein fouet les troubles de cette période historique si sombre. 
Le film est au départ une commande du Service Cinématographique des Armées qui espère, avant guerre, préciser ses liens avec l’Italie mussolinienne. Pagnol s’évertue ensuite à gommer tout ce qui a trait à un hypothétique rapprochement franco-italien (les camps ayant été choisis) et il ne reste effectivement plus rien de cette idée dans le film que nous connaissons aujourd’hui. Le cinéaste avait d’ailleurs été également approché par Henry Torres, le chef du Service Cinématographique, pour réaliser un film ce coup-ci franco-britannique, mais le projet ne put être mené à bien. Cette anecdote en dit long sur le difficile positionnement de la France dans la géopolitique de l’époque.

(une deuxième version de l’affiche du film) :

Le tournage débute le 20 mai 1940, mais il est très rapidement interrompu en juin au moment de la débâcle. Il reprend le 13 août de la même année. Entre-temps, Pagnol a modifié son scénario afin de coller à la réalité du moment. La première version du film prévoyait la victoire de la France, la version définitive rassemble la famille et les villageois autour d’un poste de radio où l’on entend le maréchal Pétain déclarer l’armistice et la capitulation de la France. 
La Fille du puisatier est d’ailleurs l’un des seuls films qui évoquent ce moment douloureux de l’armistice. En intégrant à la dernière minute ce discours, Pagnol souhaite rendre hommage à deux de ses amis tombés lors de la débâcle, l’acteur Robert Bassac et l’avocat de Pagnol Victor Vin-Vial. Alors même que la propagande du gouvernement de Vichy vise à minimiser l’ampleur des combats, à faire porter toute la responsabilité du conflit à la France, à faire oublier les soldats tombés au front, Pagnol fait réciter dans son film l’hommage aux morts et fait raisonner au loin le clairon des soldats tombés au champ d’honneur. « Alors, on a perdu la guerre… Pourquoi avons-nous été battus si vite ? » demande Raimu, « Morts pour rien » pleure la femme du quincaillier, « Non madame, ce n’est pas vrai ! Ils n’ont pas sauvé la France mais ils l’ont prouvé : les morts des batailles perdues sont les raisons de vivre des vaincus » lui répond Patricia. Le discours est clair et le film est interdit de projection pendant plus d’un an par la Kommandantur, jusqu’à ce que Pagnol cède et retire cette scène de son film.
La Fille du puisatier est un témoignage unique de la France rurale au moment de la capitulation. C’est l’incompréhension, le choc ; et s’ils ne sont pas directement touchés par les évènements, tous ressentent que rien ne sera plus pareil. 
Répétons-nous, ces explications sont importantes dans notre analyse du film : on ne voyait qu’une simple histoire de bébé bâtard et d’un couple bourgeois face à un grand-père puisatier ! et pourtant, que de choses derrière les images ...

Pour Pagnol non plus, rien ne sera plus pareil. Après avoir abandonné le projet de La Prière aux étoiles, il ne tournera plus pendant toute la durée de la guerre, alors même que l’industrie cinématographique est florissante avec 220 films produits pendant la période de l’Occupation. Un rapide rappel historique permet de resituer la position de Pagnol dans le paysage du cinéma français. De nombreux réalisateurs prestigieux ont certes quitté la France (René Clair, ami de Pagnol, Renoir, Duvivier, Ophuls, Feyder…) mais étonnamment le 7ème art se porte à merveille sous le gouvernement de Vichy. Si la situation est très complexe, avec d’innombrables pressions, des menaces, des licenciements, des délations, le cinéma et ses artistes, dans leur grande majorité, ne se mettent pas au service de la propagande vichyssoise : c’était le courage, la foi, le patriotisme, la force des artistes rebelles et résistants et l’on se met à rêver que de telles valeurs soient encore défendues par nos vedettes actuelles du box-office...

Allez, encore une autre affiche !

 

Mais Pagnol ne s’imagine pas travailler dans ce système et il se sépare en 1942 de ses studios et de ses laboratoires au profit de la Gaumont. La Continental voulait mettre la main sur les équipements de Pagnol, tout comme les services de Vichy chargés de la communication. Mais le cinéaste s’y refuse, prétextant une maladie qui lui fait perdre la vue, puis plus tard une banqueroute qui l’oblige à céder ses équipements à la Gaumont. Il ne conserve qu’une salle de cinéma à Marseille et se retranche dans son domaine de La Gaude avec une partie de ses amis techniciens, notamment ceux qui veulent échapper au STO.

Entre nous et entre (..), c’est un réel plaisir de regarder ces images du film et l’on comprend ce qu’est un véritable chef-d’oeuvre de simplicité mais pourtant d’une grande profondeur d’âme...

Maintenant que l’on connait un peu mieux ce rapide historique du film (et de son contexte socio-politique), il faut avouer qu’il est difficile d’accepter que l’on traite le film La Fille du puisatier comme un exemple crasseux d’un cinéma défendant les valeurs de Vichy : travail, famille, patrie. On l’a vu plus haut, la séquence du discours règle son sort à la valeur patrie. Pour le travail, Pagnol nous parle effectivement des gens simples dont l’œuvre sur terre, aussi minime soit-elle aux yeux des autres (faire du pain dans La Femme du Boulanger, trouver de l’eau ici) est pleine de vie. « Il faut se méfier des gens qui vendent des outils mais qui ne s’en servent jamais » dit Raimu à un moment.(un détail : quand je me suis inscrit sur Facebook une rubrique -le profil- concerne les goûts musicaus et autres idées, mais également les citations préférées : c’est celle-ci que j’avais écrite). Le travail chez Pagnol se doit d’avoir une autre finalité, il n’est jamais un but en soi. Chez Pagnol on paresse, on discute longuement, on se promène. L’activité n’est pas une fin, juste une nécessité à laquelle on essaye de donner du cœur.

Figurez-vous, on peut trouver encore une autre affiche !! :

Continuons sur le film ...

Amoretti représente effectivement les vertus du travail, de l’honneur, de la famille, toutes choses que Pagnol confronte à la simple idée de bonheur. Une nouvelle fois, après Angèle et avant Naïs, Pagnol nous parle des relations conflictuelles entre un père et sa (ou ses) filles. La Fille du puisatier c’est de nouveau l’histoire d’une jeune fille victime des hommes, d’une morale ancestrale.

Patricia c’est la cousine de Fanny, d’Angèle, d’Arsule (Regain). C’est une fille-mère que l’on doit cacher, qui ne peut être acceptée comme l’était Fanny (en devant cependant se marier avec Panisse), Patricia habitant dans une région bien plus archaïque dans l’évolution de ses mœurs que ne l’est Marseille. L’arrière-pays provençal, c’est encore le droit absolu du patriarche (ça l’est encore à Tourtour paraît-il pour le maire ... Le poids des traditions et l’archaïsme de la pensée d’Amoretti le poussent tout d’abord à rejeter sa fille devenue mère hors mariage et tout son parcours va consister à faire fi des on-dit, à se libérer d’une morale ancestrale,

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à renouer avec son enfant, à accepter et aimer le fruit de son amour. Nulle morale conservatrice ici, mais bien au contraire une ode à la liberté, à la compréhension, le refus d’un mode de vie figé qui mène un père à renier son enfant. Thème courageux et progressiste qui va bien à l’encontre de la famille idéale imaginée par les puritains de Vichy.
On se souvient de cette fameuse scène où Raimu se penche sur le bébé pour le protéger du soleil mais sans vouloir qu’on le surprenne, ou alors la scène où Raimu dit "adieu" à sa fille avec les autres gamines autour de lui ...

 

La Fille du puisatier est un film sur l’amour, sur la beauté des petites gens. Il n’y a quasiment jamais de méchant chez Pagnol et ce film ne déroge pas à la règle. C’est aussi un film sur le pardon, ce pardon si important dans l’œuvre du cinéaste car il témoigne du moment où le cœur s’ouvre, où la raison bat en retraite, où l’on oublie les codes, la morale, la bienséance. Pardonner c’est accepter, comprendre, se remettre en cause. Quand Raimu pardonne, sa grande masse imposante rapetisse et, le visage un peu penché, il ressemble à un enfant fautif. Raimu alors ne pardonne pas, il demande le pardon. 

 Amoretti le puisatier est l’un des plus beaux personnages de Pagnol et Raimu est une fois de plus impérial, aussi drôle qu’il peut être émouvant. Rares sont les acteurs qui nous amènent aussi facilement aux larmes après nous avoir fait éclater de rire. Bien sûr,

les rôles écrits par Pagnol sont d’une très grande profondeur, mais aussi d’une intensité incroyable : le génie de l’acteur les transcende à l’écran, et l’on ne peut se retenir de pleurer lorsque le bonhomme quitte sa faconde du sud pour murmurer avec discrétion ses peines et ses joies. C’est la dernière fois que Pagnol tourne avec Raimu, mais aussi avec Charpin, une fois de plus magnifique. Le premier disparaît en 1944, le second en 1946. Fernandel et Raimu sont, pour la première fois devant la caméra de Pagnol, réunis en haut de l’affiche. En coulisses, le combat est acharné entre les deux acteurs pour prendre la première place, et il s’en faut de peu pour que Josette Day (la Belle de Cocteau) ne leur vole finalement la vedette. 



La Fille du puisatier est une fois de plus la preuve que Pagnol est un cinéaste primordial dans l’histoire du cinéma français. C’est aussi un cinéaste intemporel car malgré l’évolution fulgurante des mœurs, c’est un film qui nous touche et nous émeut toujours autant maintenant. Pagnol contrairement à ce que l’on a pu dire, ne fait jamais dans le folklorique. Il explore avec acuité et sensibilité notre humanité, et les rapports qu’il dépeint, même s’ils sont ancrés dans un contexte historique et géographique bien précis, sont bien ceux qui fondent notre société. Si le film clôt dans la douleur la période la plus faste de son auteur au niveau professionnel, s’il est marqué par des choix difficiles dans sa vie intime (il rompt avec sa compagne Orane Demazis), Marcel Pagnol parvient à néanmoins à y insuffler joie de vivre et optimisme.

Auguste Troin (qui a été maire de Tourtour dans les années 1955) m’avait dit que Pagnol était un très grand philosophe ( Auguste était intendant du lycée de Saint-Raphaël mais il avait auparavant enseigné la philosophie ) : à ce moment-là j’étais en terminale et l’on étudiait en classe les textes de Kant, Hégel, Socrate ou Platon : je ne comprenais donc pas que l’on puisse inclure Marcel Pagnol dans la liste de ces illustres penseurs... J’ai bien changé d’avis depuis ...

Vos commentaires

  • Le 7 février 2011 à 21:33, par Goure En réponse à : Raimu et Fernandel

    De très beaux films avec de grands acteurs.
    D’accord avec A Troin , maire de Tourtour, disant que Pagnol est un grand philosophe. On le considère souvent comme un auteur mineur, mais on a tort. Il fait partie des grands.

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