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Michel et le bélier ...

Michel et le bélier ...   

A 14 ans, le petit Michel Loquès aidait son oncle Jules à surveiller le troupeau de moutons lors de la transhumance : c’était sur la montagne Burinte, dans le Massif Mont-Mounier, à Roya, tout près de Saint-Etienne de Tinée.  Les routes étaient sinueuses, les chemins caillouteux, la chaleur accablante, les journées de plus en plus harassantes. Michel dormait bien, la fatigue étant extrème : mais juste avant de s’endormir, il avait toujours une petite pensée pour un bélier qui l’avait pris en grippe. Dès le premier jour, ce bélier bien costaud avait décidé de s’en prendre à l’apprenti berger et il s’approchait sounoisement pour lui donner un bon coup de tête sur les cuisses ou les fesses. La première fois, Michel avait cru à un réflexe de l’animal suite à un faux mouvement mais au fil de la journée, il comprit que les coups étaient tout à fait volontaires et de surcroît prémédités.

Le lendemain, Michel surveilla de plus près ce bélier agressif : à chaque approche, il lui faisait peur avec son bâton de berger (pas la saucisse Bridou mais le vrai foueï) . Rien n’y faisait, le bélier se débrouillait pour contourner l’attaque et il frappait un nouveau coup. Michel ne voulait pas en parler à son tonton, de peur d’avouer qu’il ne parvenait pas à dresser le mâle plus qu’enquiquineur.  

Les soucis du jeune pâtre continuèrent toute la semaine et la patience de Michel commençait à s’amenuiser pour laisser place à une insidieuse envie de vengeance. Le samedi matin, l’ounclé confia le troupeau à son neveu, tout fier de la responsabilité qui lui était offerte mais surtout de la confiance qui lui était accordée. L’oncle devait descendre au village avec un âne pour aller chercher les provisions : le café, du pain, le vin, les saucisses, les pâtes, les pommes de terre, le lait, les fromages...

Michel était aux aguêts du moindre mouvement du troupeau, de chaque geste des trois chiens : il était appliqué, méfiant, vigilent à chaque bruit dans le pâturage.  
Près de là, une falaise de tuf d’environ 40 mètres représentait un réel danger pour les moutons : les chiens faisaient bien respecter la consigne et les limites à ne pas dépasser. Michel la regardait fixement cette falaise : il imaginait en fait un scénario de vengeance cruelle envers ce bélier tellement pénible. Il coupa une belle branche de chêne, la planta à quelques centimètres du bord de l’escarpement et accrocha soigneusement son manteau. Michel alla se cacher derrière un cadé et observa la scène. Le bélier, toujours à la recherche de son souffre-douleur, remarqua le manteau et fut alors emporté par une nouvelle pulsion. Il se dirigea avec force vers sa cible favorite, asséna son terrible coup de tête mais fut évidemment déséquilibré et entraîné dans une chute fatale. Michel, rassuré par le succès de sa ruse, descendit constater que le bélier avait bien donné son dernier et ultime coup. Il récupéra son manteau et remonta pour surveiller tranquillement le troupeau jusqu’à la tombée de la nuit.

_ " Ohoù ! Pitchoun pastré ! Bèn passa la giornade ? "
_ " Và bèn ! Sian tranquillé ! "
_ " Vèn aqui per mangia un buon mourceoù !"

L’oncle avait préparé une bonne pastaciùta, un petit caprice de berger pour le samedi soir : un bon plat de pâtes avec des pommes de terre, des saucisses et du petit salé. Pendant le repas, l’oncle Jules raconta les dernières nouvelles du village et Michel pensait surtout à la fin tragique du bélier. Après un repas aussi consistant, les deux bergers ne demandèrent pas leur reste et s’endormirent béatement.

Au lever du jour, réveil et café chaud : une belle tranche épaisse de pain de campagne (celui qui est encore meilleur trois jours après) et un bon morceau de jambon cru avec le lard bien blanc pour donner des forces. L’oncle se dresse et part regarder le troupeau : attentivement, il scrute chaque bête et Michel commence à s’inquiéter ...
_ " Dis-moi, je ne vois pas ton copain le bélier ! "
_ " Ah bon ! Attends tonton, je vais regarder..."
_ " Alors, tu le vois ou pas ? "
_ " Coumpreni pas ! N’èn sabi rèn ! "
_ " Je vais aller vers la falaise, il a peut-être fait une mauvaise chute .Oh cristou !" 
Michel commençait sérieusement à se faire de la bile car il comprenait que son oncle avait un petit doute sur la disparition du bélier ...
_ " Viens un peu voir Michèou ! Il est en bas et il a l’air d’être dans un mauvais état ".
Tous les deux descendirent vers l’animal et sur place, l’oncle devint encore plus insistant :
_ " D’après toi, il a fait comment pour arriver là ? Les moutons savent se débrouiller et ils connaissent très bien le danger ..."
Le jeune berger savait que son oncle n’était pas du genre à se laisser rouler dans la farine, qu’il avait tout compris à l’embrouille. Par respect pour la famille, il avoua son récit de vengeance .
_ " Ce n’est pas bien ce que tu as fait, vraiment pas ! Tu as provoqué volontairement la mort d’un bel animal que j’étais fier d’avoir acheté à la foire de Salon-en-Provence : il pesait plus de 50 kg et un bélier c’est un patriarche dans le troupeau !"
_ " Pardon, tonton. Je n’ai pas réfléchi à tout ça !"
_ " D’accord, minot ! Maintenant tu vas le dépecer, le découper et le remonter jusqu’en haut dans ton sac à dos ! ça te fera les muscles et ça te donnera de la jugeote ! "

Michel s’appliqua pour retirer la peau, pour vider les entrailles et pour couper les bons morceaux : le reste, les renards viendraient s’en occuper durant la nuit .
De retour au troupeau, Michel prépara un bon feu de bois pour les belles braises qui allaient cuire les deux gigots : un bon repas comme punition, Michel trouvait qu’il ne s’en tirait pas trop mal...

Cette aventure avec le bélier, la leçon de morale de l’oncle Jules, Michel s’en est souvenu toute sa vie. Il a respecté les animaux, les hommes (et les femmes..) et toutes les belles valeurs qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est au bas de cette falaise qu’il a commencé à les apprendre...

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Mis à jour le jeudi 14 décembre 2017